
Le 21 décembre 1913, le supplément dominical du New York World publiait une grille intitulée « Word-Cross Puzzle » — une innovation signée Arthur Wynne, journaliste britannique expatrié aux États-Unis. Cette publication, modeste dans sa forme, allait déclencher une révolution culturelle mondiale. En moins de dix ans, les mots croisés — comme on les appellera bientôt après une transposition orthographique du titre original — s’installeraient dans les habitudes de millions de personnes sur tous les continents, devenant l’énigme la plus populaire de l’histoire de l’humanité.
Arthur Wynne et la naissance du mot croisé
Arthur Wynne est né à Liverpool en 1871. Musicien de formation, il émigre aux États-Unis à la fin du XIXe siècle et se reconvertit dans le journalisme. Au New York World, il est chargé de la section divertissements du supplément du dimanche. Sa grille originale de 1913 est en forme de losange, avec des définitions numérotées et un carré vide au centre — une structure qui survivra sous une forme légèrement modifiée dans les grilles américaines modernes.
Wynne ne déposera jamais de brevet sur son invention, qu’il considérait comme une adaptation de formes de jeux de mots préexistantes, notamment les « carrés de mots » (word squares) populaires à la fin du XIXe siècle. Cette absence de protection intellectuelle permettra à son idée de se diffuser librement et rapidement, d’abord dans les autres journaux américains, puis à travers le monde.
La « cruciverbite » des années 1920
Le terme « cruciverbite » est forgé par les journalistes américains des années 1920 pour désigner l’engouement quasi pathologique que les mots croisés suscitent dans la population. En 1924, Simon & Schuster publie le premier livre de mots croisés — accompagné d’un crayon intégré à la couverture, signe que les éditeurs n’étaient pas sûrs que les lecteurs sauraient de quel outil ils auraient besoin. Ce recueil devient immédiatement un best-seller, vendant plus de 800 000 exemplaires en quelques mois.
La fièvre des mots croisés gagne rapidement l’Europe. En France, c’est le quotidien L’Intransigeant qui publie les premières grilles en 1925, sous le titre « Les mots croisés ». La variante française développe rapidement ses propres spécificités : les cases noires sont utilisées pour séparer les mots (contrairement à la tradition américaine où des cases blanches isolées jouent ce rôle), et les définitions françaises adoptent un style plus littéraire et plus allusif que leurs homologues anglo-saxons.
La grille française et ses spécificités
La grille de mots croisés à la française est distincte de ses cousines anglaise, américaine ou scandinave à plusieurs égards. La grille française est dite « à cases noires » (les séparateurs de mots sont des cases entièrement noircies) et présente une symétrie de rotation à 180°. Chaque case blanche appartient à exactement un mot horizontal et un mot vertical — contrainte plus stricte que dans d’autres traditions.
Les définitions françaises sont réputées pour leur subtilité et leur dimension littéraire. Un cruciverbiste (terme français désignant le créateur de grilles) n’écrira pas simplement « Animal à quatre pattes » pour définir CHAT, mais plutôt « Il tombe sur ses pattes » ou « Félin domestique au regard hypnotique ». Cette tradition de la définition allusive, qui requiert une bonne culture générale et un sens de l’humour développé, est ce qui distingue les grilles françaises dans l’univers du cruciverbe mondial.
Les grands cruciverbistes français
La France a produit quelques géants du cruciverbe qui ont marqué des générations de passionnés. Robert Scipion (1912-1994), dit « le roi des cruciverbistes », a publié ses premières grilles dans Le Figaro en 1936 et n’a cessé d’en créer pendant plus de cinquante ans. Son style, à la fois érudit et malicieux, a défini les standards de la grille française pendant des décennies.
Plus proche de nous, Eugène Jarry — pseudonyme de Robert Scipion pour sa série de grilles dans Le Monde — et Max Favalelli ont contribué à faire du quotidien de référence l’un des journaux dont les grilles de mots croisés sont les plus attendues et les plus commentées. Aujourd’hui, des auteurs comme Sylvia Vanden Berghe et Jean-Christophe Leblond perpétuent cette tradition d’excellence dans la presse nationale et sur des sites spécialisés.
Les mots croisés à l’ère numérique
L’avènement d’internet et des smartphones n’a pas tué le mot croisé — il l’a métamorphosé. Des applications comme Crossword avec des millions de téléchargements, des sites comme lemonde.fr/jeux ou 20minutes.fr proposent des grilles quotidiennes qui touchent des publics bien plus jeunes que le lectorat traditionnel du cruciverbe papier. Les outils d’aide à la résolution (bases de données lexicales, générateurs automatiques de définitions) ont par ailleurs permis à des non-spécialistes de créer leurs propres grilles.
L’intelligence artificielle bouscule également le domaine : en 2023, plusieurs équipes de recherche ont publié des systèmes capables de résoudre des grilles de mots croisés du New York Times avec un taux de succès supérieur à 95 %. Ces avancées ont relancé le débat sur ce qui fait le charme irréductible du cruciverbe humain face à la puissance brute de la machine — et la réponse est peut-être justement cette dimension culturelle et humoristique des définitions françaises que les algorithmes peinent encore à reproduire.
À votre tour
Testez vos connaissances sur l’histoire et le vocabulaire des mots croisés avec ces sept définitions de style « grille française ». Les réponses respectent le format classique : un seul mot, en majuscules.
L’héritage des mots croisés se mesure aussi à leur capacité à traverser les transformations culturelles les plus profondes. Là où d’autres divertissements de l’époque progressive ont disparu ou se sont marginalisés, la grille noire et blanche a su s’adapter à chaque génération, à chaque support — journaux, magazines, livres de poche, logiciels, applications mobiles — sans jamais perdre l’essence de son attrait : cette tension délicieuse entre la question posée et la réponse cherchée, entre ce que l’on sait et ce que l’on découvre.